EFAS et la CEESV : faut-il conserver une centrale cantonale lorsque le canton ne paiera plus la part hospitalière facture par facture ?
Budget global, réconciliation des flux et gouvernance vaudoise entre 2028 et 2032
Auteur.es:L’Equipe droit-et-sante.ch, août 2026
EFAS retire au canton le paiement direct de sa part de chaque facture hospitalière, mais ne lui retire ni la planification, ni le contrôle formel, ni les prestations d'intérêt général, ni le budget global autorisé par la LAMal. Dans le canton de Vaud, la Centrale d'encaissement des établissements sanitaires vaudois (CEESV) se trouve ainsi au centre d'un paradoxe : le flux qui a justifié sa création va se nationaliser, tandis que la réconciliation des données, des enveloppes et des corrections devient plus exigeante. La bonne question n'est donc pas de sauver une institution historique, mais de savoir quelles fonctions publiques doivent subsister, sous quelle forme et à quel coût.
Résumé: La réponse proposée est conditionnelle : conserver la CEESV, oui; la conserver à l’identique, non. Dès 2028, elle ne devrait être ni un payeur parallèle à l'assureur, ni un second centre national de répartition, ni l'autorité qui décide d'une restitution. Elle peut en revanche devenir une interface cantonale de données et de réconciliation : réception technique des informations auxquelles le canton a droit, contrôle de qualité, compte miroir du budget global, liquidation des anciens exercices, traitement strictement séparé des flux hors AOS et préparation de l'intégration des soins en 2032. Cette solution suppose une base légale cantonale expresse, la compatibilité avec les ordonnances fédérales définitives, un accès intégral de l'Etat aux données, une séparation entre traitement technique et décision administrative, ainsi qu'une évaluation indépendante avant 2032.
Conclusion en une phrase. EFAS justifie la conservation des capacités de la CEESV, non la pérennisation automatique de sa forme et de son mandat actuels.
Mots-clés : EFAS; CEESV; budget global; art. 51 LAMal; contribution cantonale; Institution commune LAMal; hôpitaux; soins; coûts; protection des données; délégation de tâche publique; canton de Vaud.
Note de méthode. L'article distingue le droit positif des choix proposés. Les appels de notes sont directement cliquables et renvoient aux sources. Les montants calculés à partir des données de l'OFSP sont signalés comme tels et ne constituent pas des prévisions.
I. Le paradoxe : moins de paiement cantonal direct, davantage de besoin de réconciliation
EFAS entrera en vigueur en deux temps. Dès 2028, les prestations ambulatoires et stationnaires de l'assurance obligatoire des soins seront financées selon une clé uniforme; dès 2032, les prestations de soins seront intégrées au même régime. L'assureur remboursera le fournisseur de prestations ou l'assuré, tandis que les cantons verseront leur contribution à l'Institution commune LAMal, qui la calculera, la percevra et la répartira entre assureurs.[1][2]
Ce déplacement est souvent résumé par la formule du payeur unique. Elle est utile, mais incomplète. Elle désigne le circuit de paiement des prestations AOS; elle ne transfère pas aux assureurs l'ensemble des compétences cantonales. Les cantons demeurent responsables de la planification hospitalière, continuent de recevoir les copies des factures stationnaires et peuvent contrôler les conditions formelles de prise en charge, notamment l'existence d'un mandat de prestations. L'examen de l'efficacité, de l'adéquation et de l'économicité du cas individuel reste en revanche du ressort des assureurs.[2]
Le piège serait donc de confondre disparition d'un flux et disparition d'une fonction. Le canton ne paiera plus sa quote-part de chaque séjour selon le circuit actuel; il devra pourtant comprendre l'assiette de sa contribution, contrôler les éléments que la loi lui confie, vérifier l'exécution de ses mandats, distinguer l'AOS des prestations d'intérêt général (PIG) et, s'il maintient un budget global, rapprocher un plafond cantonal de factures réglées hors de sa caisse. C'est précisément dans cet interstice que se joue l'avenir de la CEESV.
II. Le budget global survit à EFAS, mais il change de mécanique
1. L'art. 51 LAMal n'est pas abrogé
La loi fédérale adoptée le 22 décembre 2023 maintient l'art. 51 LAMal. Le canton peut donc continuer à fixer, comme instrument de gestion des finances, un montant global pour le financement des hôpitaux ou des établissements médico-sociaux. Le droit de planification permet en outre de prévoir des budgets globaux ou des volumes maximaux dans les mandats de prestations. La licéité de principe d'un budget global hospitalier a été reconnue par la jurisprudence, sous réserve du respect de la structure fédérale de financement, de l'accès aux soins et du libre choix dans les limites légales.[1][11][12][13]
Le nouvel art. 51 contient toutefois une réserve décisive : la contribution cantonale régie par l'art. 60 LAMal demeure réservée. Autrement dit, le budget global ne permet pas au canton de minorer unilatéralement, à la source, ce qu'il doit verser au circuit national. La contribution suit les coûts nets reconnus par EFAS; le dépassement éventuel d'une enveloppe cantonale doit être traité dans une relation juridique distincte entre le canton et le fournisseur de prestations.[1]
2. Du plafond de paiement au compte miroir
Dans l'ancien système, le budget global pouvait être articulé avec un flux que le canton voyait et finançait directement. Dans le nouveau, le plafond ne coïncide plus avec la facture cantonale. Il devient d'abord une norme de planification et de pilotage; s'il doit produire un effet financier contraignant après dépassement, il faut un mécanisme cantonal de correction ou de restitution juridiquement fondé.[16]
Une architecture robuste comporte deux étages. Au premier, un compte miroir attribue, établissement par établissement et période par période, les données pertinentes aux enveloppes cantonales, sans intervenir dans le paiement EFAS. Au second, l'autorité cantonale constate un éventuel dépassement selon une méthode annoncée, entend l'établissement, rend une décision motivée et ouvre une voie de recours. La CEESV peut techniquement alimenter le premier étage; elle ne devrait pas, en sa seule qualité d'association chargée des flux, créer la dette du second.
Ce partage protège trois exigences. Il évite d'abord de contourner la réserve de l'art. 60 LAMal. Il préserve ensuite la légalité, la prévisibilité et le droit d'être entendu lorsque le dépassement entraîne une restitution. Il empêche enfin que l'outil de traitement des données devienne simultanément juge de la conformité des entités dont certains représentants participent à sa gouvernance. La réforme de la LPFES et de ses actes d'exécution doit traiter explicitement ces points, et non les abandonner aux seules conventions de prestations.[17][18]
III. Ce que la CEESV fait aujourd'hui : une infrastructure, pas seulement une caisse
Selon la Cour des comptes, la CEESV agit historiquement comme un office de compensation : elle facilite la facturation des soins stationnaires à l'Etat et aux assureurs, verse des allocations mensuelles aux établissements, procède aux ajustements annuels et fournit des informations statistiques et comptables. L'audit publié en 2023 faisait état de plus de 250 000 factures, de près de CHF 1,5 milliard de flux annuels, de 4,5 équivalents plein temps et d'environ CHF 900 000 de coûts de fonctionnement.[5]
La même Cour a toutefois identifié une faiblesse institutionnelle majeure. Après la sortie des prestataires et des assureurs de l'association en 2020, la DGS et la DGCS en étaient les seuls membres, alors qu'elles ne disposent pas d'une personnalité juridique distincte de l'Etat. La Cour a considéré l'association comme dissoute de plein droit et recommandé de lui redonner une forme d'organisation interne ou externe dotée d'une personnalité juridique. Dans son suivi, elle a classé cette recommandation comme entièrement traitée en 2024, à la suite de la réintégration de représentants des prestataires de soins.[5][6]
Cette régularisation ne clôt pas le débat EFAS. Elle rétablit l'assise associative; elle ne détermine ni le mandat après 2028, ni la répartition des responsabilités, ni la gouvernance adaptée à des calculs susceptibles de fonder des corrections financières. Plus la CEESV intervient dans des données opposables aux établissements, plus la présence de prestataires dans sa structure impose des règles de récusation, de séparation fonctionnelle, de traçabilité et d'audit.
Le canton de Vaud a lui-même donné à la question une actualité particulière. Dans sa prise de position du 1er juillet 2026 sur les projets d'ordonnances EFAS, il indique mandater depuis 1992 une association de droit privé pour gérer la facturation des activités d'hospitalisation, d'hébergement et de soins à domicile privés cofinancées par l'Etat. Il qualifie la CEESV de source centralisée essentielle pour le suivi, le contrôle financier et l'uniformisation des paiements, et demande que le service cantonal compétent puisse déléguer tout ou partie du traitement des flux financiers et de données à un tiers, tout en conservant lui-même l'accès aux données.[4]
Cette position est un indice fort de l'utilité opérationnelle perçue par l'exécutif vaudois; elle n'est ni une garantie que l'ordonnance fédérale définitive autorisera la délégation dans les termes souhaités, ni une démonstration que le modèle actuel doit être reconduit sans examen. Au 30 août 2026, les travaux fédéraux d'exécution sont toujours en cours. L'analyse doit donc distinguer ce que la loi permet déjà, ce que le projet d'ordonnance envisage et ce que Vaud demande dans la consultation.[2][3][4]
IV. Quelles fonctions subsistent en 2028 et en 2032 ?
La décision institutionnelle doit partir des fonctions, non de l'organigramme. Le tableau suivant sépare les tâches qui deviennent redondantes, celles qui demeurent et celles qui changent de nature.
V. Faut-il conserver la CEESV ?
Option 1 : la supprimer au 1er janvier 2028
Cette option a une logique apparente : si l'assureur paie et si l'Institution commune LAMal répartit la contribution cantonale, une centrale d'encaissement paraît superflue. Elle éviterait une couche institutionnelle et obligerait l'Etat à reprendre directement ses responsabilités de contrôle et de décision.
Elle est néanmoins prématurée. En 2028, le canton devra simultanément liquider les anciens exercices, suivre le financement résiduel des soins jusqu'en 2031, préserver les flux PIG et hors AOS, reconstruire les interfaces de données et mettre en oeuvre le compte miroir du budget global. Supprimer l'entité avant d'avoir transféré et testé chacune de ses fonctions créerait un risque de rupture, de double paiement, de perte d'historique et de reconstitution coûteuse des compétences ailleurs. Une économie nominale de structure pourrait être absorbée par les coûts informatiques, les effectifs cantonaux supplémentaires et les erreurs de bascule.
Option 2 : la conserver sans modifier son mandat
Cette option préserve la continuité mais manque le changement juridique. Une CEESV continuant à encaisser et répartir la part cantonale stationnaire comme auparavant ferait doublon avec le nouveau circuit. Elle entretiendrait aussi une confusion entre paiement, contrôle des factures, budget global et PIG, précisément au moment où EFAS exige de séparer ces plans. La ligne de trésorerie actuelle ne peut pas être prolongée par inertie : elle doit correspondre à des flux encore nécessaires et à des risques mesurés.
Option 3 : conserver une CEESV transformée - option recommandée
La solution la plus robuste consiste à conserver, pendant la transition puis sous condition après 2032, une CEESV recentrée sur la réconciliation et la qualité des données. Son objet ne serait plus d'être le prolongement du paiement cantonal facture par facture, mais de rendre techniquement intelligibles et auditables les relations entre quatre univers : les factures et données des assureurs, la contribution versée via l'Institution commune, les instruments cantonaux de planification et de budget global, enfin les flux hors AOS.
Le choix porte donc sur une capacité, non sur une coquille. Si les ordonnances définitives permettent la délégation à un tiers et si le droit cantonal la règle suffisamment, l'association peut être maintenue et refondée. Si le droit fédéral réserve certaines opérations au service cantonal lui-même, les fonctions concernées devront être internalisées; la CEESV pourra rester prestataire technique pour les tâches admissibles. La forme institutionnelle doit suivre la compétence, jamais l'inverse.[4][15]
VI. Le mandat possible d’une « CEESV 2.0 »
1. Les tâches qui peuvent lui être confiées
• Interface technique de données : recevoir, normaliser et rapprocher les données auxquelles le canton a légalement accès; signaler les lacunes; conserver une piste d'audit; produire les restitutions nécessaires à l'autorité.
• Compte miroir du budget global : imputer les données selon les règles cantonales préétablies, suivre les enveloppes et documenter les écarts, sans modifier la contribution due à l'Institution commune.
• Réconciliation financière : rapprocher les données de prestations, les décomptes nationaux et la comptabilité cantonale; documenter les écarts de période, de fournisseur, de domicile et de correction.
• Gestion transitoire : liquider les exercices antérieurs à 2028, maintenir les circuits de soins non encore intégrés jusqu'en 2031 et empêcher tout chevauchement entre ancien et nouveau système.
• Flux hors AOS strictement séparés : exécuter, si le canton le décide et sur une base claire, certains paiements de PIG ou autres régimes, avec comptabilités distinctes, mandats identifiables et absence de compensation informelle.
2. Les tâches qui ne devraient pas lui être confiées
• se substituer à l'Institution commune LAMal pour calculer, percevoir ou répartir la contribution fédéralement organisée;
• se substituer aux assureurs dans le contrôle individuel de l'efficacité, de l'adéquation et de l'économicité;
• décider elle-même qu'un établissement doit restituer un dépassement du budget global, sauf délégation législative explicite de puissance publique - solution qui paraît inutilement risquée;
• mélanger les prestations AOS, les PIG, les fonds de formation, les aides d'exploitation et les corrections de fin d'année dans un solde unique;
• détenir seule les données ou les règles de calcul dans un système dont l'Etat ne maîtriserait ni les accès, ni la documentation, ni la réversibilité.
3. L’autorité décide; la CEESV instruit et exécute
La ligne de partage la plus sûre est simple. La DGS ou l'autorité désignée fixe les mandats, adopte le budget global, approuve la méthode d'imputation, exerce le contrôle légal et rend les décisions. La CEESV traite les flux, vérifie leur qualité, calcule selon les paramètres approuvés et remet un dossier traçable. Un contrôle indépendant, interne ou externe à l'Etat selon l'objet, vérifie le dispositif. Cette séparation réduit le risque de délégation implicite de puissance publique et permet d'identifier le responsable de chaque traitement.
VII. Les garanties juridiques indispensables
1. Une base légale et un mandat explicites
Le recours historique à une association ne suffit pas pour les nouvelles fonctions. La loi cantonale devrait identifier l'autorité responsable, permettre la délégation dans les limites du droit fédéral, définir les catégories de données et de flux, fixer le but du traitement, réserver les décisions à l'autorité et prévoir la surveillance. Le contrat ou la convention d'exécution préciserait ensuite les niveaux de service, les incidents, l'audit, la continuité, la réversibilité et la fin du mandat.
Cette exigence rejoint la demande vaudoise formulée durant la consultation : le canton souhaite que l'OAMal confirme qu'un service compétent peut déléguer le traitement tout en gardant accès aux données. Elle doit toutefois être lue comme une proposition. Tant que le Conseil fédéral n'a pas arrêté le texte définitif, le législateur vaudois doit prévoir une architecture modulaire, capable d'internaliser les fonctions que l'ordonnance ne permettrait pas de déléguer.[3][4]
2. Protection des données et maîtrise publique
L'art. 18 de la loi vaudoise sur la protection des données personnelles permet de confier un traitement à un tiers lorsque cette sous-traitance est prévue par la loi ou un contrat, que le responsable est lui-même légitimé à traiter les données et qu'aucune obligation de secret ne l'interdit. La délégation ne décharge pas le responsable public de sa maîtrise : finalités, minimisation, droits d'accès, sécurité, journalisation, conservation, localisation des traitements, gestion des sous-traitants ultérieurs et notification des incidents doivent être réglés.[14]
Le point décisif pour EFAS est l'accès effectif. L'Etat doit pouvoir obtenir les données brutes autorisées, les règles de transformation, les versions des algorithmes d'imputation et les journaux de correction. Un tableau de bord sans possibilité d'audit ne suffit pas. La réversibilité doit permettre de transférer les données, la documentation et les interfaces à un autre opérateur ou au canton sans dépendance excessive.
3. Gouvernance et conflits d’intérêts
La réintégration de représentants des prestataires a permis, selon le suivi de la Cour des comptes, de traiter la question de l'existence associative. Mais la gouvernance d'une centrale qui calcule des écarts opposables ne peut pas être confondue avec celle d'une plateforme de coopération. Les représentants d'entités concernées ne devraient ni accéder aux données individualisées de concurrents, ni valider un calcul les concernant, ni participer à une décision de correction. Des règles de récusation, des droits d'accès par rôle, un comité d'audit indépendant et une validation publique des méthodes sont nécessaires.[6]
4. Séparation comptable des PIG et des fonds
L'audit de 2023 ne portait pas seulement sur la personnalité juridique. Il critiquait aussi des fonds confiés en gérance à la CEESV et tenus hors des comptes de l'Etat, notamment pour absorber certaines corrections. Une CEESV 2.0 ne doit pas servir de réserve extrabudgétaire. Chaque flux hors AOS doit avoir une base, un propriétaire, une finalité, une décision et une inscription comptable identifiables. La séparation des PIG est d'autant plus importante qu'EFAS ne les transforme pas en prestations AOS.[5]
VIII. La transition : deux échéances, non une bascule unique
1. 2026-2027 : inventorier avant de choisir la forme
Avant toute décision de maintien ou de suppression, le canton devrait dresser un registre exhaustif des fonctions de la CEESV : fondement, destinataire, données, volumes, délais, système, coût direct et indirect, besoin de liquidités, responsable de la décision et solution de remplacement. Cet inventaire doit distinguer le stationnaire AOS, le budget global, les PIG, l'hébergement, les soins à domicile, les fonds, les formations et les exercices antérieurs.
En parallèle, un environnement de simulation devrait reproduire les décomptes EFAS à partir de données historiques et faire fonctionner le compte miroir sans effet financier. L'objectif n'est pas de prévoir exactement 2028, mais de tester les identifiants, les périodes, les cas intercantonaux, les corrections, les délais et les responsabilités. Une période de fonctionnement parallèle augmente temporairement les coûts; elle réduit le risque bien plus coûteux d'une bascule non réconciliée.
2. 2028 : couper les flux sans couper la preuve
La date de bascule doit être accompagnée de règles d'arrêté des opérations : date de la prestation, date de facturation, date de correction, traitement des factures tardives et responsabilité de chaque acteur. Les créances et dettes de l'ancien système doivent rester identifiables jusqu'à leur extinction. Le nouveau circuit ne doit jamais compenser silencieusement une correction de l'ancien.
Durant la première année, la CEESV transformée peut jouer un rôle de cellule de réconciliation renforcée. Les anomalies doivent être classées selon qu'elles concernent la donnée de base, l'imputation cantonale, le calcul de l'Institution commune, le paiement de l'assureur ou la comptabilité de l'établissement. Cette taxonomie évite que chaque écart devienne un conflit institutionnel indifférencié.
3. 2029-2031 : évaluer avant l’intégration des soins
La période intermédiaire doit servir à mesurer l'utilité réelle de la CEESV 2.0. Le mandat devrait contenir une clause de réexamen, avec rapport indépendant au plus tard en 2030 ou 2031. Le canton disposerait alors d'une année pour choisir entre renouvellement, internalisation ou extinction ordonnée avant le second changement de régime.
Pendant cette même période, le financement résiduel des soins continue de produire des flux vaudois. Leur extinction au 31 décembre 2031 exige un plan propre : liquidation des factures tardives, traitement des recours, conservation des données, reprise des soldes et articulation avec les nouveaux tarifs. Le canton de Vaud a par ailleurs souligné, dans la consultation, la complexité du passage de ses instruments actuels à des instruments nationaux d'évaluation des besoins et demandé qu'aucun changement ne soit imposé avant 2032 sans calibration ni garanties transitoires.[4]
4. 2032 : un second mandat, pas une simple extension
L'intégration des soins modifie à nouveau l'assiette, les tarifs, les données et les interlocuteurs. Le mandat post-2032 ne devrait donc pas être la prorogation automatique de celui de 2028. Il doit être adopté après examen des ordonnances de la seconde étape, de la gouvernance des instruments d'évaluation, des interfaces avec les EMS et les soins à domicile, ainsi que du coût complet de la centrale. Une clause d'extinction au 31 décembre 2031, assortie d'une possibilité de renouvellement motivé, impose cette discipline sans compromettre la continuité.
IX. Les coûts : transfert de financement, trésorerie et coût administratif
1. EFAS déplace des charges; il ne promet pas une économie automatique
Le dernier bilan de l'OFSP, publié le 20 août 2026, affine sensiblement les estimations pour Vaud. Il ne s'agit pas d'une prévision : l'exercice applique les clés EFAS aux coûts nets de 2024 et maintient les niveaux de coûts et de financement constants. Sur cette base, la charge cantonale supplémentaire par rapport au système de financement 2024 s'établirait à CHF 119,1 millions en 2028, CHF 162,0 millions en 2029, CHF 200,6 millions en 2030 et 2031, puis CHF 219,2 millions en 2032 lorsque les soins sont inclus. Le transfert agrégé à la charge des payeurs de primes est symétrique.[8]
Les contributions cantonales totales ci-dessous sont des calculs de l'auteur à partir des coûts nets 2024 publiés par l'OFSP : CHF 4 287,7 millions pour l'ambulatoire et le stationnaire, puis CHF 4 961,4 millions avec les soins. Elles servent à montrer l'ordre de grandeur du flux à réconcilier, non le budget effectif futur.[8][9]
Deux précautions sont essentielles. Premièrement, le chiffre de CHF 219,2 millions en 2032 n'est pas à additionner aux CHF 119,1 millions de 2028 : chaque montant exprime l'écart annuel correspondant à son étape. Deuxièmement, les coûts vaudois nets soumis à la LAMal ont crû en moyenne de 5,8 % par an entre 2020 et 2024 selon le même rapport. Les montants réels de 2028 et 2032 dépendront donc d'une assiette différente. L'OFSP précise encore que l'effet indirect sur la contribution minimale cantonale à la réduction des primes n'est pas compris dans la simulation.[8]
L'étude mandatée par l'OFSP estime un potentiel national d'économies compris, dans ses scénarios, entre zéro et environ CHF 440 millions par année avec les soins. Elle insiste toutefois sur le caractère indirect, différé et très incertain de ces économies : une modification du financement n'abaisse pas mécaniquement la dépense; elle ne peut agir que par les changements de comportement et d'organisation qu'elle rend possibles.[19]
2. Le coût historique de la CEESV est faible; cela ne suffit pas à décider
Rapportés aux données de l'audit 2023, les CHF 900 000 de fonctionnement représentent environ CHF 3,60 par facture et 0,06 % des CHF 1,5 milliard de flux. Ces ratios, calculés à partir de chiffres historiques, montrent qu'une suppression ne produirait pas par elle-même une économie significative à l'échelle d'EFAS. Ils ne démontrent pas non plus que la structure future sera efficiente : le volume traité, les interfaces et les risques changent.[5]
Il faut surtout séparer le coût d'exploitation de l'exposition de trésorerie. Le rapport annuel 2025 du Conseil d'Etat indique que le compte courant de la CEESV est passé de CHF 93 millions fin 2024 à CHF 105 millions en faveur du canton fin 2025, principalement en raison d'un besoin de liquidités. Le nouveau circuit peut réduire une partie de ce besoin, mais seule une cartographie des flux permettra de déterminer laquelle. Libérer du fonds de roulement pourrait avoir un effet financier plus important que réduire les frais de structure; encore faut-il ne pas fragiliser les paiements résiduels durant la transition.[7]
3. Le test économique à imposer avant tout renouvellement
Le mandat 2028-2031 devrait publier au minimum les indicateurs suivants :
• coût complet annuel : personnel, systèmes, cybersécurité, locaux, prestations de l'Etat, frais des établissements et coût du capital;
• coût unitaire : par facture, par correction et par million de francs réconcilié, avec comparaison avant/après EFAS;
• qualité : taux d'erreur, de doublon, de rejet, de correction et de données non appariées;
• temps : délais de réception, de contrôle, de paiement, de clôture et de restitution;
• liquidité : pic d'avance, durée moyenne d'immobilisation et incidents de trésorerie;
• valeur publique : montants sécurisés ou récupérés, qualité du pilotage, continuité et résilience;
• duplication : tâches déjà accomplies par les assureurs, l'Institution commune ou l'administration cantonale.
La règle de décision peut alors être formulée sans fétichisme institutionnel : une fonction est conservée si sa valeur de contrôle, de continuité ou de mutualisation excède son coût complet et si aucun autre acteur légalement compétent ne la fournit à moindre coût et avec une qualité équivalente. A défaut, elle est transférée ou supprimée.
X. Une feuille de route législative vaudoise
La révision cantonale ne devrait pas inscrire le nom d'une association dans la loi comme si sa forme était intangible. Elle devrait définir une fonction et autoriser son exécution interne ou déléguée. Sept éléments paraissent nécessaires.
• Objet : réconciliation des flux et données, appui au contrôle formel, compte miroir du budget global et liquidation des régimes antérieurs.
• Autorité responsable : désignation de l'organe cantonal qui fixe les règles, accède aux données et répond du traitement.
• Délégation : base expresse, tâches délégables et non délégables, exigences de personnalité juridique et compatibilité avec le droit fédéral.
• Décisions : compétence de l'autorité pour les dépassements, restitutions, PIG et autres actes susceptibles de recours.
• Données : finalités, catégories, accès, sécurité, conservation, audit, sous-traitance et réversibilité.
• Finances : séparation AOS/PIG/autres régimes, interdiction de réserves non transparentes, règles de trésorerie et présentation des coûts complets.
• Temporalité : mandat transitoire, évaluation indépendante et extinction au 31 décembre 2031 sauf renouvellement motivé.
Le détail pourra figurer dans un règlement et une convention de prestations, mais les choix qui touchent aux compétences, aux données sensibles, aux obligations financières et aux restitutions relèvent du législateur ou, à tout le moins, d'une norme cantonale suffisamment déterminée. L'enjeu n'est pas seulement la conformité formelle : une architecture claire réduit les litiges, les doublons et le coût de contrôle.
Conclusion
Faut-il conserver la CEESV ? Oui, probablement, pour franchir 2028 et préparer 2032; mais uniquement au prix d'une transformation contrôlée. L'abolition immédiate sous-estimerait la valeur des données, de l'historique et de la continuité. Le maintien à l'identique ignorerait que l'assureur et l'Institution commune reprennent le coeur du paiement AOS. Entre ces deux erreurs, une troisième voie se dessine : conserver une interface cantonale légère, auditable et réversible, chargée de réconcilier ce que le nouveau système sépare.
Cette interface ne doit ni retenir la contribution EFAS au nom du budget global, ni contrôler l'économicité individuelle à la place de l'assureur, ni décider de sa propre autorité des restitutions. Elle doit fournir à l'Etat la preuve nécessaire pour exercer ses compétences, tout en maintenant une étanchéité rigoureuse entre AOS, PIG, soins en transition et anciens exercices. Son efficacité devra être démontrée par des indicateurs publics et non présumée par l'histoire.
La formule peut être resserrée ainsi : conserver les capacités de la CEESV en 2028, soumettre sa forme et son mandat à une clause de réexamen, puis ne la renouveler en 2032 que si elle apporte une valeur mesurable que ni l'Etat, ni les assureurs, ni l'Institution commune ne fournissent déjà.
Notes et sources
Les références ont été consultées le 30 août 2026. Dans le corps du texte, chaque numéro ouvre directement la source correspondante.
[2] OFSP, Modification de la LAMal : financement uniforme des prestations
[3] Fedlex, procédure de consultation 2026/18 relative aux ordonnances d'exécution d'EFAS
[4] Conseil d'Etat vaudois, prise de position détaillée sur les ordonnances EFAS, 1er juillet 2026
[6] Cour des comptes du canton de Vaud, Rapport d'activité 2024, suivi de la recommandation no 14
[7] Conseil d'Etat vaudois, Rapport annuel 2025, patrimoine financier, compte courant de la CEESV
[10] Loi fédérale sur l'assurance-maladie (LAMal), RS 832.10, texte consolidé
[11] Ordonnance sur l'assurance-maladie (OAMal), RS 832.102, texte consolidé
[12] Tribunal fédéral, ATF 138 II 398 (budget global hospitalier)
[13] CSSS-N, rapport du 20 février 2014 sur l'initiative visant à abroger l'art. 51 LAMal
[14] Etat de Vaud, Protection des données - sous-traitance au sens de l'art. 18 LPrD
[16] Droit-et-sante.ch, EFAS et le budget global vaudois : un plafond sans facture ?
[17] Droit-et-sante.ch, EFAS : normes à modifier en droit vaudois
[19] Polynomics, Sparpotenzial einer einheitlichen Finanzierung, étude mandatée par l'OFSP, 2022
droit-et-sante.ch